2026 : Réflexions hors ligne  

Je pouvais faire une rétrospective de mon année 2025 : des projets, la fin de l’aventure Otra Vista pour laisser place aux nouveautés, des découvertes… Mais non. « Des moments de doutes liés à des choix professionnels qui peuvent faire peur, contre-balancés par beaucoup de confiance en voyant le bien-être que ces choix procurent quand les astres s’alignent ! » Voilà mon bilan. J’avais plutôt l’envie, pour entamer l’année en douceur, de m’étaler un instant sur cette affirmation, d’apparence simple :
Pour vivre mieux, entretenons et renforçons nos liens hors ligne, hors écrans.

Cet article, je l’ai imaginé autour de 3 faits récents : mon adieu à Facebook, la lecture du dernier livre de Pablo Servigne et les 100 ans de ma voisine, Simone.

Adieu Facebook : s’extraire du flux

Fin 2025, j’ai décidé de quitter Facebook. Dans un dernier post solennel, j’ai dit au revoir à un réseau qui m’avait apporté humainement et professionnellement.
« Socialement donc ? »
Oui, mais ça, c’était avant.

Au fil du temps, une autre version a pris le dessus. On connait la chanson : temps perdu à scroller, moins d’échanges avec ses contacts, pubs omniprésentes…Mais aussi et surtout, me concernant : mal-être grandissant face aux discours de haine et de violence banalisée. Perdu dans un feeling de binarité du monde poussé à l’extrême…Ce fut mon déclic ultime.
Sérieusement, vous arrivez encore à lire les commentaires sous les articles ? Racisme, sexisme, climatosceptisme, violence verbale… Une déshumanisation. Conséquence mentale ? Dégout qui pousse à la misanthropie. Conséquence sociétale ? La division. (Étonnant ?)

« Resté informé », me disais-je. Mais devons-nous vraiment être au courant de tout, tout le temps, 14 fois par jour ? Voit-on la réalité où une parmi d’autres, poussée par les algorithmes ? « Rester en contact ». Avec qui et pourquoi ? Que savons-nous de toutes ces vies et que savent-elles de la notre ? N’y a t-il pas moyen de faire autrement ?…
Bref. Si ça ne me procure plus aucun plaisir, ne pas me forcer. Si ça me pousse à la déprime, ne surtout pas me l’infliger.

« Il n’y a pas d’entre deux ? »
Si, sans doute.

Limiter son temps d’écran, supprimer les notifications, favoriser les médias indépendants qui décortiquent nos sociétés, qui parlent éducation, justice sociale, alimentation, environnement, climat…Sans aucun arrière gout d’argent ou de campagne électorale. (Il y en a plein en ligne, il y a même des belges au format papier comme Médor, Imagine ou TchaK). Moi, j’ai gardé Instagram, pour une approche disons professionnelle : pour la veille et l’inspiration. J’ai actuellement conservé Messenger, aussi et faute de mieux, pour communiquer avec la familles, les amis et connaissances.

« Tu te sens mieux ? »
Oui ! J’appréhendais, et j’ai presque déjà tout oublié.

La vérité, c’est qu’il est jouissif de revenir aux basiques du web : chercher des sites intéressants, tomber sur des pépites, lire des articles, creuser des sujets, flâner au rythme des recommandations …
On peut comparer ça au retour de l’analogique en photographie face au flux ingérable d’images (plus ou moins vraies), en musique avec l’écoute d’album sur vinyle, CD ou cassettes, etc.
Ce n’est pas de la nostalgie, même si ça y ressemble, ni un rejet de la technologie.
Juste une sincère sensation d’apaisement, une reprise de contrôle, une façon de ralentir le temps et de se le ré-approprier.

« Mais tu as dit hors écrans ? »
Oui, j’y arrive.

Cette démarche m’a rendu encore plus libre. Ne plus regarder son téléphone « par réflexe » (quand on bosse, en famille, entre amis…) ça fait gagner un temps fou. Ça rend plus présent.
Plus de temps pour lire des livres, marcher, courir, grimper, découvrir…Plus de temps dehors !

Des enfants qui s’amusent dans la neige en l’an 2026


Ce faisant, ça me pousse à mieux apprécier les interactions sociales du quotidien.
Par exemple : quand on croise une connaissance, un ami, un voisin… on ne sait pas si on va le/la revoir bientôt, on ne sait pas ce qu’elle a lu comme article, où elle est partie en vacance, à quelle événement elle a prévu de participer… Vous savez, cette impression de « nous voyons et lisons tous les mêmes infos, constamment actualisées, et n’avons donc plus rien à nous dire » ?

Je replace mes centres d’intérêt au sommet de la liste, et peux, par la suite, si je le souhaite, échanger avec d’autres, sans forcer. Je mets à jour mes priorités, laisse venir les choses et les instants.

Depuis que j’ai partagé ce message d’au revoir à FB, je reçuois des encouragements. Oui, c’est le mot. Par écrits ou au hasard d’une discussion, des proches et moins proches « saluent la démarche », « pensent faire pareil mais ne savent pas quand » ou veulent me partager un peu de ce qu’ils lisent, des lieux qu’ils fréquentent… Nous sommes nombreux à y penser, je n’en doute pas.

Il m’apparait de façon encore plus limpide que si un contact via écran peut être choisis, et donc agréable et enrichissant, si pour certaines personne (ou à certains moments de la vie) ça peut briser la solitude et donner du courage, rien ne vaut les interactions physiques.

Le dernier livre de Pablo Servigne :
« Le réseau des tempêtes : Manifeste pour une entraide populaire »

Je ne m’étendrai pas sur cette lecture. Je n’aime pas l’exercice de la critique, je ne me sens pas légitime pour ça. Tout est bien résumé sur le Web, je ne ferais que paraphraser… Mon intention est juste de vous recommander cette lecture.

Personnellement, tomber sur ce livre n’était pas le fruit d’un hasard. Il s’est immiscé naturellement dans mes recherches et lectures du moment. Dans ma quête d’une vie plus qualitative car plus ancrée, moins éparpillée, moins fluctuante face aux crises, notamment. 

« Mais dis-nous quand même de quoi ça parle ! »
Oui, évidemment. 

« Et si, dans un monde de plus en plus instable et menaçant, la meilleure préparation aux crises était de miser sur nos liens sociaux plutôt que sur les ressources matérielles ? C’est la proposition du Réseau des tempêtes : que chacun se tisse un robuste filet de sécurité sociale, composé d’un maximum de liens avec ses amis, sa famille, ses voisins, les secours, les autorités… ou avec n’importe qui ! » 

Vous trouverez ce pitch sur toutes les publications autour du livre. Il est un condensé des 120 pages de ce manifeste, qui peut se lire d’une traite ou infuser lentement, étape par étape.
Résumé auquel j’ajoute la quatrième de couverture, en parfait complément :

« Imaginez-vous pris dans une crise majeure : Qui appelez- vous en premier ? Qui allez-vous aider prioritairement ? Ces personnes forment votre Réseau des tempêtes : un tissu dense de liens qui vous maintient à flot dans l’adversité. Et si nous élargissions ces réseaux ? Et si, face aux tempêtes à venir, le lien social devenait notre meilleure stratégie ? Ce livre propose une révolution douce, mais déterminée : se préparer aux tempêtes de tout type non par le repli, mais par l’entraide, la confiance et la solidarité. On appellerait cela le « supervivalisme ». Mieux, cette posture permettrait d’améliorer nos vies dès maintenant, sans attendre les crises. »

« Tu t’es pas foulé ! »
Non, mais ce n’est pas nécessaire.

Ce livre je le vois comme un outil vieux comme le monde mais tellement contemporain. Une méthode que l’on peut appliquer au quotidien à sa propre vie. Non pas qu’il ait « transformé ma vie », mais il propose une vision, disons presque une façon de vivre, accessible et applicable dès aujourd’hui. Comment je l’applique ? Peu importe ! Lisez-le (12 euros dans votre librairie indépendante locale), gardez-le dans un coin du salon, dans un coin de votre tête. 

Pour approfondir sans acheter /lire le livre :
Une émission RTBF « entrez sans frapper » consacré au livre et à son auteur : https://auvio.rtbf.be/media/entrez-sans-frapper-le-podcast-culture-l-invite-d-entrez-sans-frapper-3405187

Le 28 janvier prochain, Simone fêtera ses 100 ans

Tenter de dépasser, chaque fois que c’est possible ou souhaité, le « salut ça va ? », et profiter réellement des moments partagés. Pas juste pour être plus fort face aux crises, mais pour se sentir vivant parmi les vivants. Pour ouvrir la porte à l’aventure, aux imprévus, aux bonnes surprises !

Alors parlant de « voisins » (qu’on peut bien sur entendre comme « personnes physiquement proches » de soi), dans quelques jours, Simone, notre voisine directe, qui vit avec ses deux fils, fêtera son 100eme hiver. Une doyenne de quartier, parmi les doyennes de la ville, parmi les rares êtres humains à passer le siècle de vie avec toute sa tête et un certain sens de l’humour.

Ce cap symbolique et l’intention de cet article me donne envie de (re)partager l’histoire de notre rencontre (la vraie donc, pas le « bonjour, ça va ? » « ça va et toi ? »), que j’ai évoquée dans un court film, disons une expérience personnelle partiellement filmée.

Mais avant cela…

Nous étions fin 2019, quelques semaines avant l’arrivée du covid.
Depuis notre emménagement dans le quartier, début 2016, nos échanges entre voisins se limitaient souvent aux politesses.

Un jour, je frappe à leur porte pour acheter des sacs poubelles (c’est eux qui les vendent pour le voisinage). Il se met à pleuvoir et Simone me fait entrer. En patientant dans le hall de leur bungalow, j’aperçois dans la pièce de vie de nombreux tableaux accrochés aux murs. Là revoilà déjà avec les sacs. Je la questionne : « Qui est amateur d’art chez vous ? ». Elle ne comprend pas. Je lui montre les tableaux. Elle rigole un rien étonnée : « Ah oui, d’accord. Ce sont les peintures de Kurt, mon défunt mari. » Sans ajouter un mot, elle me raccompagne à la porte. Nos échanges s’arrêtent là.

En rentrant chez moi, je repense à cet épisode. Un voisin artiste ? Au bout de quelques jours, par pure curiosité, je décide d’écrire une lettre à Simone. « Une lettre ? ». Oui. Depuis 3 ans, à chaque nouvelle année, nous recevions une carte de voeux, fournie, écrite par Simone et signée par toute la famille. Ce mode de communication me semblait donc approprié avec une dame de 94 ans.

Qui était son mari ? Un peintre connu? Pouvait on voir se oeuvre ailleurs que dans la maison ?… Je déposais le papier plié dans sa boite aux lettre avant de longues semaines sans nouvelles. Puis un jour, en relevant notre boite, une enveloppe : « Pour Jérémy ».



Le contenu de cette lettre, je vous le partage dans le court film qui suit.
« Un film ? À quel moment…? »
Oui…
Lorsque j’ai reçu et lu, avec beaucoup d’engouement, le mots de Simone (souvenez-vous l’excitation que procurais la réception d’une carte postale en été), je lui ai répondu avec une proposition de réaliser un portrait (vidéo) de son mari, raconté par eux (j’aime la spontanéité d’une idée).

« Étrange voisin », ont-ils du penser ! Ils ont d’ailleurs questionné ma démarche. La curiosité étant mon seul argument, ils ont accepté. C’est là que la magie a opéré.

Alors que je voulais réaliser le portrait d’un peintre, c’est un portrait de famille qui s’est construit sous mes yeux. Lè jour du tournage, caméra à l’épaule, Simone, Freddy et André me racontent des histoires de vie avec passion, au départ de tableaux dont ils avaient oublié la présence, dans un flux ininterrompu de souvenirs et d’anecdotes. Je pense qu’ils n’avaient jamais réalisé un tel exercice de mémoire.
Il m’apparait, au fil des heures et de la journée, que ces souvenirs leur appartiennent. Le film ne doit pas raconter ça. Sans le hasard d’une porte entrouverte, sans curiosité, il n’aurait jamais existé.

Les tableaux et la caméra sont devenus prétextes à la rencontre, dont voici des fragments.


Pour conclure (sans vraiment conclure …)

Avec ou sans réseaux sociaux, vivre avec son temps est l’unique option qui nous est offerte.
Le temps imparti, la ressource, celui qu’on arrête pas, mais qu’on peut ralentir en ne négligeant pas de vivre maintenant, en gardant à l’esprit qu’aucun souvenir, à part peut-être au cinéma, ne se crée sur écran.

2026, 2020, 2032…Aucune date idéale pour prendre des résolutions. Personnellement, aujourd’hui est un bon moment pour créer des relations plus riches et profondes, me soucier du monde qui nous entoure sans m’asphyxier de peurs ou de faits sur lesquels mon impact est limité, voir nul.
« Faire l’autruche, se désintéresser ? »
Non.
Avec la force des idées et des intentions, avec des rencontres et découvertes, le reste se fera naturellement (j’imagine*).

(Une petite annonce)

Le temps qui passe étant une forme d’obsession chez moi, la mémoire, les souvenirs, la transformation…sont des thématiques qui m’inspirent et avec lesquelles j’aime travailler. Je termine à l’instant un zine (un petit carnet/livre, auto-édité, spontané, imprimé en très peu d’exemplaires, etc.) de 16 pages seulement, qui tient dans une main, fait d’images et de pensées qui démarrent d’un noël passé à New York en 2011 : « American Dream ».
Il sera fraichement (et localement) imprimé ce mois-ci, et à vous pour 6 euros. 

Une dose de matérialité et d’indépendance dans ce monde de scrolling !
Si vous voulez le parcourir, mêler vos pensées aux miennes (ou l’inverse), soutenir le travail… faites signe par mail ou en commentaire de cet article. Possibilité de retrait en mains propres, en librairie (Verviers) ou par envoi postal.

Avant de conclure (vraiment cette fois) un petit cadeau …

Peut-on se sentir proche d’une personne que l’on a jamais vu et qui ne sait même pas qu’on existe ? Oui. Ce qui remet en question tout ce que je viens de dire sur les contacts « réels » hors écrans ? Non. Nous l’avons toutes et tous déjà expérimenté.
Le 16 janviers 2025, soit il y a presque 1 an jour pour jour, David Lynch quittait ce monde et laissait des dizaines de milliers, plus encore sans doute, de « fans » (mot qui ne veut rien dire mais qui fait le job) dans la tristesse (oui, la tristesse. On appelle ça le « deuil para social »). J’en fais partie. Heureusement, « grâce à Internet » ( 😉 ), grâce au films, aux livres, aux articles, à la musique…aux passionné(e)s qui rassemblent et partagent… nous pouvons nous consoler/inspirer/nourrir…. encore et encore de son Art.

Quelques référénces pour celles et ceux qui débaquent (ou qui ont manqué ça) :

Arte à mis en streaming pour un an, gratuitement, l’entièreté de la série Twin Peaks : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-027513/twin-peaks

Arte, toujours, propose un doc bien foutu sur sa vie et son oeuvre : https://www.arte.tv/fr/videos/117724-000-A/david-lynch-une-enigme-a-hollywood

NTS, radio diffusée sur internet basée à Londres, a mis en ligne après sa mort un hommage musical et sonore incroyable : https://www.nts.live/shows/sounds-on-screen/episodes/sounds-on-screen-david-lynch-24th-january-2025

Je ne vais pas allonger la liste. Pour plus, et il y a matière : fouille, lis, cherche et profite.

Un de ses « concepts », une forme de théorie qu’il a largement partagée en interviews tout au long de sa carrière, était de casser le mythe de l’ »artiste torturé », celui qui doit forcément être mal pour avoir quelque chose à raconter : « La négativité est l’ennemie de la créativité« .
Je dis : ce n’est pas parce que le monde extérieur va mal à bien de égards que nous devons aller mal nous-mêmes. Imaginez le potentiel d’un esprit apaisé…

De mon côté, en ce début d’année, je bosse sur deux films documentaires, une expo accompagnée d’un livre/carnet… N’hésite pas à m’écrire pour me partager ce que tu fais, à me contacter si tu souhaites collaborer, à écrire ton ressenti sur ces quelques pages…

Au plaisir !
Jérémy