L’IA : la Prophétie de Linkedin (et la mort du Dehors)

Le point de départ de ce blog était de contourner les réseaux pour raconter, calmement et sans dictature de l’algorithme, des histoires qui prenaient vie « Dehors », au sens premier du terme.
Alors « la mort du Dehors c’est quoi ? » Aucune idée précise! Un concept, une image, je l’invente en écrivant ces lignes. Le truc qui me vient en tête, d’apparence cliché : les jeunes générations, mais pas que, qui passent toujours moins de temps en extérieur (des études sérieuses portent sur le sujet), fait notamment du au temps d’écrans qui augmente, au sentiment d’insécurité, au manque d’accessibilité aux infrastructures et lieux adaptés… je ne parlerai pas de la « jeune génération » ici (elle le fera mieux que moi).
Si j’utilise cet exemple, c’est parce que je crois en cette génération, celle de mes enfants notamment, mais encore faut-il que la notre et les précédentes leur laissent la possibilité de vivre et de rêver.

« Bon, ok. C’est quoi ce lien avec Linkedin? » Ah oui…

J’ai 40 ans. Si une partie des « boomers » et des « X » ont, par leurs choix/positions/modes de vie compromis la vie, les choix et modes de vies des générations suivantes, les « Y » et « Z », la prophétie de l’IA toute puissante et sa mise en place appartient, elle, majoritairement à ma génération (les « Millennials », donc).

Je résiste, même si c’est dur. Pas de ne pas utiliser les outils fantastiques, non, juste d’affirmer être « contre » ou « plutôt pas pour », disons, préférer aller à contre courant face à ce qui semble devoir aller de soi. Tout de suite il y a un léger mal aise, on donne l’impression de juger, on sent que son interlocuteur/trice prend des pincettes avec nous aussi, et en même temps on se sent jugé soi-même (tu passes pour un mec chiant, en gros).

Alors j’ai voulu vous embarquer 2 minutes dans une réflexion, qui démarre sur la questions des images/vidéos générées par IA pour arriver à cette fameuse « mort du dehors ».

Cette réflexion, elle a murit en moi ces dernières semaines après mes visites, plus fréquentes, du réseau de professionnels « Linkedin ».
Là semble se dérouler le déploiement silencieux mais massif de l’armée des prophètes de l’IA générative … Ça ne va pas surement plaire à tout le monde, mais rien de personnel.



SUR LE FUTUR COMPROMIS DE LA (VRAIE) PRODUCTION DE FILMS ET D’IMAGES


Sur ce champ de bataille donc (le réseau en question), je découvre à chaque passage de nouveaux  « filmmakers IA » qui nous expliquent, à longueur de posts trop bien articulés, comment ils sont parvenus à « réaliser » des films ou des clips sans budget, sans équipe, sans humains, en quelques jours ou quelques heures seulement, grâce à de « supers outils » et « des bonnes méthodes ». Des gens qui nous racontent comment ça va « chambouler le monde du cinéma » et de la prod, de la pub et du contenu…  (Peut-être les mêmes qui avaient cru que le METAVERSE était l’avenir ?). Des gens qui savent que le futur c’est maintenant et que seuls les fous ou les idiots ne grimpent pas dans le wagon. 

Dans la plupart de ces posts, peu ou pas de place laissée à l’existence des passionné.es qui utilisent leurs âmes et leurs savoirs-faire pour créer. Ils n’existent déjà plus. Tout est dans les mots, la méthode. Aucune réflexion sur leur légitimité : ils vendent leurs nouveaux services avec leurs nouvelles casquettes. Les écrits sont adulés par d’autres en commentaires, de gens qui vendent aussi leurs services. Les superlatifs explosent, les pouces, les coeurs et les bravos aussi.
Avis : taper des mots clés n’est pas une compétence de cinéastes. Des images générées par ces mots clés ne sont pas du cinéma. Si tu sais faire tout ça sans budget, sans équipe, sans décor…c’est parce que d’autres l’ont fait avant toi pour du vrai, et que ton prompt (ce mot difficile reviendra quelques fois) et ta machine s’en imprègnent. 

Puis, autour, aucun autre métier lié à la création visuelle, sonore, écrite…de « contenus » ne semble y échapper. Dans tout ça, tous se revendiquent être au service de leurs clients, d’un monde qui doit aller vite puis de la créativités, bien entendu.

On pourrait choisir de passer au dessus (ou à côté), se rassurer en se disant qu’il y aura du travail pour tout le monde et que les deux types de « créations » vont cohabiter sagement. Sauf que tous ces messages martelés entrent vite dans les normes, dans les esprits et les habitudes. Oui, le smartphone n’a pas tué la photographie professionnelle… L’analogique revient en force. Oui, mais ça c’est dans la hype occidentale, pour nos loisirs avant tout (écouter de la musique, en jouer, regarder des films…prendre le temps). Au niveau professionnel, actuellement, le message c’est « Pourquoi payer pour ça si on peut l’avoir pour 3, 10 ou 100x moins? » « Pourquoi faire calmement ce qui peut se faire en quelques secondes? ». VITE ! Au détriment du geste humain, de la compétence, notamment. 

Même schéma que la vente en ligne débridée low cost : pourquoi se déplacer chez un commerçant spécialisé si on peut être livré chez soi, sans bouger, pour moins cher et tout de suite. Peu importe le cout final des opérations… Là, maintenant, des tas de gens perdent leur travail. Ont ils envie de se mettre au gout du jour, de « vivre avec leur temps » et remplacer des passions par de l’encodage sur écran ?
Dans d’autres secteurs, ces mêmes prophètes annoncent sur le même réseau « la fin de la formation », « la fin du coaching personnel », etc. Tout pouvant aujourd’hui être piloté par de vrais pros du prompt, donc. Sans oublier, en fin de post, d’ajouter une petite phrase comme « mais tout ça ne va jamais remplacer la touche humaine ». Il faut le préciser, oui, car ce n’est pas ce que tu racontes là.

SUR LE TEMPS C’EST DE L’ARGENT VS LA TERRE (La mort du Dehors donc)

Je partage 4 posts trouvés sur Linkedin, ils sont tous identiques, au hasard et sans mention de noms :

1.« Le métier de directeur artistique évolue. Aujourd’hui, les attentes sont claires : produire plus de contenus, plus rapidement et sans compromis sur la qualité mais le modèle de production traditionnel reste contraignant : temps, logistique, coordination… autant de freins à l’exploration créative. Chez « X », agence de création de contenu accompagnée par l’IA, nous collaborons avec des directeurs artistiques indépendants pour répondre à ces enjeux. »

2.« La plupart des gens utilisent Claude comme un moteur de recherche glorifié.
Ils écrivent un prompt → obtiennent une réponse → recommencent.
À chaque nouvelle conversation, Claude repart de zéro.
Il ne sait pas qui vous êtes.
Il ne sait pas comment vous écrivez.
Il ne sait pas ce que vous construisez.
Résultat : vous perdez du temps à re-contextualiser. Encore. Et encore.
»

Remarque : ci-dessus une constante dans les commandements de prophètes : on nous explique comment être plus performant. Ne surtout pas croire qu’il n’y a pas de compétences nécessaires au bon usage de l’IA. D’ailleurs, ils ont des packs pour nous apprendre tout ça (même que le premier mois est gratuit). Puis cette personnification … « Il ne sait pas… », typique elle aussi.

3.« J’ai créé un agent IA qui peut générer une stratégie Marketing complète en 1h. Et le résultat est BLUFFANT ! Concrètement, je lui ai demandé de coder un méta-agent qui embarque l’intégralité de notre méthodologie GoToMarket.
Audience, système d’offres, système de vente, distribution. 
Absolument tout.
En gros, tu lui donnes l’URL de ton site, et en une heure, il te produit un Notion complet avec tous les livrables dont tu as besoin pour aller trouver des clients.
Système d’offres avec trois front-ends à tester, script de vente, objections anticipées, pitch deck, plan de distribution à 90 jours, 20 posts LinkedIn pré-designés avec angles et accroches, séquence de prospection LinkedIn et email. Ce qui nous prenait plusieurs semaines à produire.
En UNE heure. Et ce qui me rend le plus fier, c’est que les résultats sont bluffants. 
Et parce que je suis généreux aujourd’hui, je t’offre 13 use cases Claude Code BRUTAUX pour automatiser ta boîte (+ prompts à copier-coller). 
»

4. »Pendant que tout le monde utilise l’IA pour écrire des emails et générer des images…
Moi je l’utilise pour faire tourner un studio de design entier.
Voilà ce que j’ai construit en 6 mois :
→ Un outil d’audit IA qui score n’importe quel site en 60 secondes (design, performance, SEO, conversion, accessibilité)
→ Synthèse de recherche utilisateur automatisée — colle 10 transcriptions d’interviews, obtiens personas + jobs-to-be-done en 2 minutes
→ Documentation de design system générée depuis les composants Figma — zéro rédaction manuelle.
(…) »

Des mots sérieux et branchés du marketing pour ne plus douter des compétences.
La blouse blanche moderne, en gros. Puis ce temps précieux : on peut faire ça vite, plus besoin de penser, ou presque, de dépenser. Que des avantages pour tous donc ? Ben…non.

Je pourrais en trouver 10000 autres, mais je vous perdrais. Puis c’est dur à lire.
Je ne dis pas que ces personnes sont « nulles » ou « mal intentionnées », je constate le langage, la normalisation de cette prophétie annoncée par tous ces créateurs, souvent sortis de terre. 

« Il faut quand même des compétences pour allier son savoir et ses intentions aux capacités des machines et les pousser ainsi toujours plus loin ». Oui mais…

Ce que je tente de dire à travers cette réflexion rapide, et peut-être parfois maladroite ou décousue (c’est le risque quand on écrit soit-même), c’est qu’un monde qui se vide de son humanité se vide de sa poésie. Que à force de viser « l’optimisation » on aseptise tout. Rappelez-vous, chers prophètes, que vos services sont vendus à des vrais personnes. Comment fait on la promotion de la vie (de métiers, de nature, de voyages, d’expériences …) en utilisant son pâle reflet ?
On donne à croire qu’on peut tout faire, tout être, avec son clavier son écran et des mots clés encodés dans un programme. C’est d’un vide à donner le vertige.

Donc créatrices et créateurs de tous bords, âmes de poètes et observateurs d’oiseaux, passionné.e.s d’aventures et de plein air, ou juste être humain qui se sent oppressé, pressé et pas aligné … Il faut semble t-il abdiquer, se rendre à l’évidence qu’on y échappera pas ? « Suivre » avant d’être « dépassé.e.s » ?

La mort du cool, beaucoup vont s’en remettre. La mort de métiers ? « Il suffit de s’adapter copain ! »
Mais c’est aussi une mort lente et silencieuse du Dehors qui se joue ici. Quand on sait que ces technologies utilisent une quantité astronomique de ressources, en énergie, en minerais, en eau et en espace, empiétant un peu plus sur les paysages, parfois des coins vierges et isolés, vus comme inutiles et donc comme espaces à coloniser pour nos désirs et délires technologiques. « Après tout s’ils existent, c’est pour qu’on les exploite ! »
« Ressources ? Quelles ressources ? »
Mais si…En quelques recherches rapides, on trouve  une série d’articles sur le sujet. Je vous partage ici un tout récent de la RTBF, suffisant pour mesurer l’ampleur de la chose : « L’IA assèche des régions entières ? Quand la tech entre en conflit avec les besoins humains ». Si vous ne lisez pas faute de temps, voici un bref extrait : « Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, l’IA a consommé près de 600 milliards de litres d’eau en 2023 et devrait doubler cette consommation d’ici 2030, atteignant 1200 milliards de litres. » Voilà. Et on parle de 760 milliards en 2025.

Donc un monde où on utilise l’eau pour nos machines au lieu de la préserver pour nos besoins vitaux et ceux de tout le reste du vivant ? En attendant des lois claires, en attendant des mesures claires et transparentes des géants de la tech, (en attendant une prise de conscience miraculeuse) : oui.

POUR CONCLURE ET NUANCER (UN PEU)…


Je les comprends toutes ces personnes, mon entourage inclus, quand je reste en surface du moins.
Je vois bien que ça peut être « pratique/marrant/incroyable/rapide »…. Lui ou Elle l’utilise très certainement intelligemment pour « améliorer ses capacités et réflexions », pour « gagner du temps sur des tâches et l’utiliser ailleurs ». Etc. Etc. Des personnes traquent des criminels avec des deep fakes – en falsifiant leurs physiques (visages, corps, voix) avec l’IA. Evidemment, il y aura toujours des contre exemples. Je ne nie pas que c’est une certaine prouesse technologique, mais l’innovation n’est pas synonyme de progrès. Ce que je regrette globalement, c’est un monde qui perd ses couleurs. C’est un modèle de société qu’on sait en partie destructeur (ici dans la restructuration et l’accès au travail, dans la chute des compétences au profit du rendement, entre autres) une fois de plus imposé comme logique/légitime/moderne/allant de soi…
Après le numérique, les smartphones, l’économie online, les réseaux sociaux, le télétravail …voilà la révolution de l’IA. Et, comme à chaque fois, tout est rapide, non régulé, sans se souci des conséquences.

Alors c’est un peu tout ça, « la mort du dehors ». Passer son temps enfermé entre le bureau, la voiture et la maison, ne plus vouloir sortir pour acheter, ne plus aller au cinéma parce qu’on a tous les films sur nos plateformes, ne plus voir ses proches parce qu’on a déjà échangé quelques mots sur WhatsApp, ne plus se préoccuper des dommages collatéraux parce qu’on est tout puissants avec nos machines. Ne plus trop réfléchir. Tout n’est pas la faute de l’IA… bien sur.

C’est quoi la suite ? Je suis trop impatient !…………

J’avais assimilé de voir des concerts où les téléphones remplacent les yeux et les oreilles, des paysages où ils remplacent le regard et tue la contemplation, etc. Je me suis fait à ne plus recevoir d’appels et moins de visites mais des groupes de discussions qui clignotent dans ma poche. Mais savoir que mes enfants fredonnent et réclament des chansons entendues à l’école, connues de toute la cours de récré, qui sont générées par IA (clip, musique, voix), ou que des potes perdent leurs boulots parce que leurs services peuvent être effectués quasi gratuitement avec un « prompt » (ce mot…) bien réalisé, voir que ce dogme du rendement infuse peu à peu le monde de la culture (du temps et des aides nécessaires qui disparaissent), de l’enseignement… sont quelques exemples, parmi tant d’autres, que j’ai plus de mal à digérer. 

Demain nos enfants regarderont des films sans vrais acteurs ni décors, sans vie, réalisés par un prompteur en chef (encore lui), pendant que d’autres enfants crèveront de soif, de chaud ou de faim. On regardera ça sur nos écrans incrustés dans la rétine et on commentera via « Claude 18 » « René 7» OU « Gustave 2» – moyennant un forfait mensuel – qui sauront mieux que nous qui nous sommes et ce que nous en pensons.
Puis on fera de longues files pour manger et boire des trucs sains, devenus hors de prix et donc strictement réservés aux gros portes-feuilles et…


Non d’accord je m’arrête là avec les projections…et termine sur une note positive
Ne pas oublier que ces fameux prophètes de l’IA évoqués avec sarcasme plus haut sont simplement des personnes qui tentent de tirer leur épingle du jeu, comme à chaque grand bouleversement de société. Ne pas oublier qu’il existe partout des voix qui s’élèvent contre la destruction du vivant, contre la disparition de la poésie de la vie, des trucs cool, des rapports humains, de l’Art, de la Culture, des cultures…Contre les machines-au-lieu -des-humains, aussi. (Le pape lui même vient de sortir sa tribune, pour l’anecdote pas si anecdotique).
Ma voix n’ira pas bien loin, mais d’autres ont ce pouvoir.

En attendant, pour commencer dès maintenant à mettre de l’énergie dans autre chose, et parce que nos programmes ne respirent pas encore à notre place, il y a le Festival Nourrir Autrement, organisé par pleins de gens bien intentionnés, entre le 29 mai et le 7 juin, chapeauté par le Réseau Aliment-Terre de l’Arrondissement de Verviers (RATAV). Des événements à travers toute la ville (ce festival existe dans d’autres villes wallonnes) pour promouvoir/parler/sensibiliser/gouter/échanger…autour d’une alimentation saine et durable.
J’y participe aussi (au festival) avec cet événement.

Mais déjà trêve d’auto promo et de localisme, qui enlèveraient à mes mots et ressentis leur substance ☻

À bientôt (avec autre chose, un truc plus léger) et n’oublions pas : penser par nous-mêmes et boire de l’eau…tout ça est vital.

Jérémy